COMPÉTENCES ET FORMATION MARKETING RH TRANSITION NUMERIQUE — 01 mars 2018
Une succession d’annonces récentes des GAFA confirme leurs ambitions dans la formation au digital avec comme volonté affichée de réduire la fracture numérique des citoyens et de lutter contre le chômage. Mais ces acteurs sont-ils les mieux placés et leur démarche est elle vraiment désintéressée ?

Les GAFA s’engagent dans la formation au digital

Google propose depuis longtemps déjà des formations en ligne destinées aux entrepreneurs, indépendants, commerçants, TPE… afin de mieux utiliser les outils digitaux pour développer le business de ces professionnels. Gratuit, ce programme propose des thèmes comme la communication via l’e-mail ou les réseaux sociaux, l’utilisation des moteurs de recherche ou la création d’une boutique en ligne, et va même jusqu’à proposer des lieux physiques en région.

On ne peut remettre en cause les compétences de Google en matière de communication ou de marketing on-line. Ce groupe a inventé de nouveaux marchés, de nouveaux business et de nouveaux usages en matière de services digitaux destinés au grand public comme aux entreprises. Dans un autre registre, le programme Digital Active de Google, s’adresse aux étudiants et aux jeunes diplômés en recherche d’emploi et leur promet d’acquérir les bases du marketing individuel pour notamment faire émerger son profil auprès des recruteurs. Facebook s’est également positionné sur le créneau de l’emploi, en promettant de former 50 000 demandeurs d’emploi au digital et à l’entreprenariat.
Sur ce registre de l’emploi, on peut s’interroger ici sur la légitimité pour Google (sauf à ne réduire la recherche d’emploi qu’à une recherche de visibilité) et Facebook, dont les tentatives pour pénétrer le marché de l’emploi n’ont pas encore été couronnées de succès. Les femmes semblent également être une cible de choix puisque Facebook, encore, et Simplon.co associé à LeBonCoin, avec le programme MissCode, veulent favoriser l’emploi des femmes, sous-représentées dans les métiers du numérique.

 

Le numérique et l’emploi : deux sujets sensibles

Il devient aujourd’hui difficile de s’informer ou d’exercer ses droits en tant que salarié, citoyen, consommateur, ou patient, sans disposer d’une aisance minimum à l’usage des outils numériques. Mais on estime que 13 millions de français sont en difficulté avec le numérique. Les inégalités face au digital et le chômage sont deux sujets sensibles pris indépendamment mais qui, en se combinant, suscitent une profonde inquiétude. Pole Emploi, par exemple, a mis en place des stand d’accueil pour ne pas ajouter à l’inégalité face à l’emploi celui de l’inégalité face au digital. La Poste réfléchit à une offre pour aider les particuliers à remplir leur déclaration d’impôts en ligne. (je laisse de côté les inégalités face aux infrastructures qui est un autre problème tout aussi important, pour ne parler que de celui de l’usage).
Cette inquiétude se retrouve également chez les collaborateurs :  50% d’entre eux exigent un rôle actif de leur employeur dans le maintien et le développement de leurs aptitudes digitales.
L’intelligence artificielle, vue comme la technologie ultime du digital, alimente aussi les pires fantasmes sur son impact sur l’emploi. On y lit tout et son contraire : d’une destruction massive de postes où aucun secteur ni aucune compétence n’est épargnée (avec les chiffres les plus farfelus qui soient), à une création nette d’emplois, comme l’a par exemple annoncé Accenture à Davos. Je suis pour ma part convaincu qu’il est plus utile de se concentrer sur les modifications des métiers plutôt que jouer les Madame Irma ou les Cassandre.
Fracture digital + chômage, alors oui, on ne peut que saluer la moindre initiative susceptible de réduire l’un ou l’autre – les deux c’est encore mieux- de ces maux de nos sociétés modernes. A fortiori quand il s’agit de populations particulièrement exposées.

 

Que penser des initiatives des GAFA ?

Google et Facebook ont inventé les principaux usages digitaux du 21 ème siècle. Ils font partie des artisans de la démocratisation du web, présentent des capitalisations boursières démesurées, sont des employeurs de référence, pilotés par des patrons stars que tout homme politique rêve d’avoir à sa table. Face à ces arguments, on ne peut remettre en cause leur légitimité à maitriser ces compétences digitales et donc à vouloir les transmettre.
Si leurs compétences ne peuvent être remises en cause, c’est leur impartialité qui interroge. Facebook et Google vont-ils présenter aux entrepreneurs des analyses objectives des solutions de marketing on-line, y compris concurrentes des leurs (Qwant, LinkedIn,…), ou se contenter de faire la promo de leurs solutions ? Leurs discours et leurs actes, en matière de données personnelles, seront-ils alignés, alors que ce sujet inquiète 3 Français sur 4 ?

Favoriser l’usage est une vieille recette marketing. Pour ceux qui peuvent s’en souvenir, dans les années 70, SEB offrait à ses clientes un livre de recettes… à réaliser exclusivement avec la cocotte-minute du même nom. Plus proche de nous, les enseignes de bricolage ou les fabricants de barbecue qui proposent des ateliers du dimanche matin utilisent la même ficelle.

Dès lors, il est indispensable de regarder ces initiatives des GAFA avec bienveillance (elle apporte un bénéfice réel) mais sans angélisme (les initiatives de ces acteurs ne sont pas altruistes, elles sont à visée commerciale et de communication). Et ne pas laisser le terrain de la formation au digital de nos citoyens à ces seuls acteurs privés.

 

Faut-il privilégier l’usage ou le codage en matière de compétence numérique ?

Face aux GAFA qui privilégient l’usage, certains acteurs (Ecole42 ou Simplon.Co par exemple) présentent l’aptitude à savoir coder comme une compétence indispensable à maitriser. Je crois pour ma part qu’ils font fausse route et qu’ils se contentent de répondre, dans une vision court-termiste et magnifiquement « storytellée », à une demande des entreprises qui font face à une pénurie conjoncturelle de ces profils. Wired avait titré fin 2016 que les codeurs étaient les cols bleus du 21 ème siècle. Subiront-ils le même sort en terme d’emploi ? Loin des fantasmes évoqués plus haut, l’intelligence artificielle offre ainsi de belles promesses dans ses capacités à coder plus vite et avec moins d’erreur qu’un humain.

Enfin, pour prendre une image simple : faut-il être mécanicien pour savoir bien conduire une voiture ? Qui aura le plus de risque d’accidents : le mécanicien ou celui qui connait le code de la route, et qui sait se servir de son véhicule ?

Les citoyens doivent disposer d’un socle de compétences numériques. « Il est urgent de former les jeunes au numérique », nous dit Mounir Mahjoubi, secrétaire d’Etat au numérique. Je ne crois pas que l’enjeu se situe dans les compétences en codage.

 

Ne pas laisser le sujet aux seuls acteurs privées

Le sujet de la formation au digital est un enjeu de société et de souveraineté. A ce titre, il ne peut être laissé aux seuls acteurs privés. Quelques initiatives publiques existent déjà (voir plus haut) mais ils est indispensable d’aller plus loin, dans une démarche plus structurée et plus ambitieuse, et en priorité sur les jeunes :

– Créés en 2000 et 2002, le Brevet Informatique et Internet (B2i) et le Certificat Informatique et Internet (C2i) sont des attestations délivrées par les établissements (école, collège, lycée, université). Ils permettent de valider les compétences dans la maîtrise des Technologies de l’Information et de la Communication. On leur a cependant reproché de ne pas évoluer suffisamment dans leurs contenus.
– Plus récent, PIX, est un projet public de plateforme en ligne d’évaluation et de certification des compétences numériques, qui vient d’être lancé. Il est destiné à remplacer progressivement les B2i et C2i pour en corriger les lacunes.
– Les Humanités Numériques et Scientifiques : inclus dans la réforme récente du lycée et du bac, ces cours sont destinés à approfondir les compétences de l’élève et sa compréhension des grandes transformations technologiques.

Ainsi, la philosophie de ces Humanités devraient être déclinée dès le primaire, avec une réelle approche progressive sur l’ensemble du cursus scolaire primaire-collège-lycée. Les centres d’apprentissage, Missions locales, CFA… qui touchent des populations moins ou pas scolarisées, doivent également participer à ces initiatives pour ne pas ajouter l’inégalité digitale à ces populations.

Enfin, en complément de ce socle de compétences de bases, généraliser dans toutes les études supérieures, et plus tôt pour les formations professionnelles (BEP, CAP, lycée professionnels…) des formations au numérique en lien avec la filière métier suivi. Les futurs médecins peuvent-ils encore ignorer l’e-santé ou les communautés de malades ? Les futurs enseignants ignorer la pédagogie inversée, la gamification, l’e-learning ? Les plombiers et les responsables d’hôtels ignorer le référencement, les sites d’avis ou le géo-marketing on-line ?

 

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A propos de l'auteur

Franck La Pinta

J’accompagne depuis plus de 15 ans un groupe bancaire de dimension international dans sa transformation liée aux nouvelles technologies et au digital. J’interviens notamment pour analyser les impacts et exploiter les opportunités de cette révolution numérique sur les ressources humaines, le management, les process métiers, le marketing, la communication.

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