TRANSITION NUMERIQUE — 09 février 2016

Quel peut être le lien entre actionnaires, dividendes… et transformation digitale ? C’est celui de l’investissement. Ou plutot de l’éternelle répartition entre dividendes et investissements, qui prend un intérêt tout particulier alors que la plupart des entreprises annoncent s’engager dans une transformation digitale profonde.

 

2015 : les sociétés du CAC 40 n’ont jamais été aussi généreuses avec leurs actionnaires…

Après avoir versé l’an dernier 39 milliards d’euros à leurs actionnaires, les sociétés du CAC 40 auront versé en 2015 environ 40 milliards d’euros de dividendes, selon les pointages de Ricol Lasteyrie Corporate Finance. Soit 2,5 fois plus qu’il y a 10 ans. En 2015, ces dividendes versés représentent environ 53% des bénéfices des entreprises. Pour mémoire, ils en représentaient en moyenne 44 % sur les 10 dernières années. Pourquoi de tels montants ? D’abord, la faiblesse de l’activité économique et les perspectives de croissance atone obligent la plupart des entreprises à offrir des rémunérations élevés pour soutenir « artificiellement » leur valorisation. Ensuite, selon Proxinvest, le CAC 40 est contrôlé à plus de 50% par des investisseurs étrangers, traditionnellement « plus exigeants que les nationaux ». L’an dernier, six société du CAC ont même versé des dividendes supérieurs à leurs profits. EDF a réussi l’exploit d’emprunter pour pouvoir satisfaire les exigences de dividendes de son principal actionnaire à hauteur de 84 % : l’Etat !

évolution dividendes cac 40

… mais elles ont dans le même temps fortement réduit leurs investissements
Cette stratégie peut se comprendre, elle correspond aux règles du jeu des marchés financiers. Mais elle présente des risques car elle limite les investissements des entreprises, et donc le financement de la croissance. Toujours selon Ricol Lasteyrie, les investissements productifs des entreprises du CAC 40 (hors banques), sont à leur plus bas niveau depuis 5 ans, et ont reculé de 10% en 2 ans. Dans les années 80, les dividendes versés représentaient la moitié des investissements nets. Aujourd’hui ces dividendes représentent 2,6 fois le montant des investissements nets. Dans les années 70, le chancellier allemand Helmut Schmidt avait prononcé une phrase restée célèbre : « les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’apres-demain. » Pourtant les taux d’intérêt n’ont jamais été aussi bas. La logique voudrait donc que les entreprises en profitent pour engager aujourd’hui des investissements moins couteux à financer.

L’inquiétude… des actionnaires ??
Cette situation devrait satisfaire pleinement les actionnaires. Paradoxalement, c’est un des plus puissants d’entre eux qui tire la sonnette d’alarme. Larry Fink, le PDG du fonds Black Rock, un des plus grands fonds du monde avec 4000 milliard de dollards, a adressé l’an dernier un courrier aux dirigeants des 200 plus grandes entreprises européennes et 500 entreprises américaines pour les inviter à la modération sur le versement des dividendes exigés par les fonds activistes. En effet, cette stratégie court-termiste expose les entreprises à un risque fort de sous-investissement. Pour parler « plus moderne », elles prennent le risque de se faire « ubériser » en n’anticipant pas l’avenir par les investissements nécessaires.

La transformation digitale, c’est un investissement !
« La transformation digitale n’est pas une question d’outils mais de mindset, de culture » est une évidence largement partagé. C’est pourtant à la fois une vérité et un mensonge. La transformation digitale ne peut se faire sans une volonté affirmée, une direction et des objectifs clairement fixés, l’engagement de l’ensemble du corps social, mais c’est une illusion de croire (et malhonnête de faire croire) qu’elle peut se faire sans des moyens financiers conséquents. Organiser des learning expeditions de son Comité Exécutif pris sur le budget contraint de la formation pour visiter la Silicon Valley ou les GAFA comme on irait au zoo, ou recruter un Chief Digital Officer dont la principale qualité est d’être un excellent attaché de presse de la story telling digitale de l’entreprise, ne permettra jamais à une entreprise de se transformer pour faire face à de nouveaux concurrents ou aux usages nouveaux des clients. Cette transformation digitale doit s’appuyer sur un système d’information solide et renouvelé. Inutile de penser social selling, CRM, omni-canal sur un SI à bout de souffle.

L’actualité est friante de ces nouveaux acteurs pure players qui viennent chahuter les acteurs traditionnels des médias, du tourisme, du transport, du commerce, de la banque… Ces flibustiers sans foi ni loi se contentent d’identifier des opportunités laissées par des entreprises qui ont oublié le sens du service client, la nécessité d’un rapport qualité/prix raisonnable et acceptable, ou qui se sont réfugiées dans des environnements réglementaires confortables, pratiquant lobbying et chantage à l’emploi, pour continuer à profiter d’une rente de situation exempte de tout risque de concurrence, au plus grand détriment du client.

Les actionnaires d’aujourd’hui exigent des dividendes élevés. L’échéance des résultats trimestriels est une nouvelle dictature qui brise toute velléité d’une stratégie à long terme. Mais quel patron d’entreprise peut croire que demain, quand leur entreprise se fera « ubériser », ces mêmes actionnaires sauront faire preuve d’indulgence, se souviendront de ces généreux dividendes qu’ils ont reçu des années durant, et resteront fidèles à ces entreprises menacées ? Non, ils sanctionneront ces mêmes patrons pour leurs mauvais résultats du moment.
Il est sans doute temps de sortir de ce jeu de dupes dans lequel on fait semblant de rassurer des actionnaires (qui acceptent complaisamment ces mensonges) avec des éléments de discours sur des programmes de transformation digitale soit-disant ambitieux, magnifiquement marketés, mais sans réalité ni moyens, tout en insistant sur les centimes de dividendes par action gagnés d’un année sur l’autre.

Attention aux actionnaires qui exigeront demain des informations détaillées, chiffrées, argumentées, un suivi régulier (trimestriel ?) de l’état d’avancement sur ces programmes, bref des garanties et des preuves en lieu et place des beaux discours qui animent les Assemblées générales !

 

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A propos de l'auteur

Franck La Pinta

J’accompagne depuis plus de 15 ans un groupe bancaire de dimension international dans sa transformation liée aux nouvelles technologies et au digital. J’interviens notamment pour analyser les impacts et exploiter les opportunités de cette révolution numérique sur les process business, la relation client, les ressources humaines, le management, le marketing, la communication.

(4) Commentaires

  1. Merci Franck pour cette analyse, voir aussi l’excellent dossier du magazine Challenges du 4 juin 2015 « Les excès du capitalisme »

  2. C’est l’éternel débat de la répartition des richesses créées et des bénéfices avec 3 acteurs aux intérêts parfois antagonistes :

    – les actionnaires : ils ont le vent en poupe et font pression sur la cotation boursière et sont, s’il n’y a pas un noyau dur qui mise sur le long terme, volatiles. Je rejoins ton analyse Franck avec des publications trimestrielles qui rajoutent une pression et une exigence supplémentaire avec les fameux ‘profit warnings’ : « Oh zut, le titre a dévissé de 15 % car les bénéfices n’étaient en croissance que de 9 % au lieu des 11 % envisagés… »

    – les salariés : ils ont droit légitimement à un partage des bénéfices et peuvent même être aussi actionnaires et avoir une logique court-termiste surtout en période de crise où ils ont un besoin impératif de cash ne serait-ce que pour faire face à l’augmentation du coût de la vie. Merci nos dirigeants depuis la fin des 30 glorieuses et la pitoyable politique de court-terme qui vise plus à se faire réélire qu’à transformer dans le bon sens le pays. Mais là, l’ubérisation du politique est presque impossible du fait de nos institutions – mais c’est un autre débat.

    – les clients : l’entreprise peut réinvestir ses profits par des baisses des prix pour être plus compétitif et de nature à satisfaire ses clients ou mieux investir pour préparer l’avenir et leur proposer des produits/services plus en phase avec les attentes futures.

    Dans tous les cas de figure, la transformation digitale est un investissement qui est de plus en plus à échéance moins lointaine… Ce peut même être une condition de survie face à de nouveaux entrants. Cf. Uber mais aussi les fintechs et le crowdfunding pour les banques, etc.

    En tout état de cause, ma préconisation est clairement d’investir pour opérer sa transformation digitale, simple question de survie. Sinon adieu veaux, vaches, cochons et le titre boursier peut valoir 0…

  3. Greed is not so good… Merci Franck pour cet excellent article, je partage ton analyse presque jusqu’à la fin, car lorsqu’il faudra payer la facture, ce ne seront évidement pas les dirigeants qui en feront les frais.

  4. Révision d’été fort utile, merci Franck!
    L’article offre une belle mise en perspective des enjeux à la fois financiers et de management pour les entreprises, confrontées à une transformation qui les touche en profondeur sur 3 niveaux simultanément: leur coeur de métier, leur organisation et leur culture. Ces 3 niveaux rendent plus complexes l’articulation des stratégies et des plans d’actions à enclencher car les efforts d’investissement doivent porter sur les 3 niveaux simultanément et de façon coordonnée pour produire un effet optimal.
    Pour les départements RH, la transformation digitale est un défi formidable à relever pour arriver à installer les synergies et développer les coopérations indispensables entre tous les acteurs.

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